Le détective privé comme (presque) ultime recours
Lorsqu’un enquêteur privé reçoit l’appel d’une personne sollicitant son aide, quelques mots suffisent souvent pour percevoir le désarroi de son interlocuteur. Les expressions employées, le ton de la voix, mais aussi les silences, révèlent l’« esprit inquiet » de cette personne. Parfois, cette inquiétude se manifeste sous forme de colère, d’autres fois sous forme de tristesse ou d’angoisse ; il n’est pas rare non plus d’y percevoir la peur et la honte. Lorsque, après ce premier contact, une relation contractuelle professionnelle est établie et que l’enquête demandée débute, il est fréquent que différentes émotions et sentiments fluctuent et s’entrelacent tout au long de cette relation.
Dans la majorité des cas, le recours à une enquête privée constitue l’ultime solution d’une personne qui a déjà tout tenté — ou presque — pour résoudre ses difficultés en lien avec une tierce personne qui, volontairement ou non, l’a laissée « égarée dans un désert de mirages ». C’est alors que le détective privé intervient afin de connaître la réalité des faits concernant cette tierce personne. Ses observations permettent de distinguer la vérité de l’erreur factuelle dans de nombreuses situations — au-delà de celles relevant de la sphère professionnelle et entrepreneuriale — :
- Des doutes existent quant à la vie sociale et aux risques encourus par des enfants mineurs.
- Le contact avec certaines personnes a été perdu et l’on souhaite ou l’on doit les localiser.
- Il existe un soupçon selon lequel le non-paiement de la pension alimentaire serait volontaire.
- Des déséquilibres sont suspectés dans l’évaluation de la prestation compensatoire en raison d’un changement des circonstances de vie de l’ex-partenaire.
- Il est supposé que le partenaire sentimental serait infidèle.
- Une crainte existe quant à une possible manipulation mentale ou sectaire d’une personne proche.
Il arrive que l’intuition du mandant se confirme et qu’il obtienne la preuve qui lui permettra d’agir en conséquence. D’autres fois, en revanche, le travail de l’enquêteur ne vient pas confirmer les soupçons exprimés, pour l’une des deux raisons suivantes :
- Soit parce qu’aucun élément factuel ne permet de démontrer ce que le client soupçonne.
- Soit parce que, pour certaines circonstances (par exemple, les jours ou horaires choisis pour l’enquête n’étaient pas adaptés, le lieu où l’acte présumé devait être observé n’était pas accessible, ou encore des facteurs externes liés à la circulation se sont révélés défavorables, etc.), il n’a pas été possible d’établir les faits.
Dans tous les cas, que l’intuition du client soit confirmée ou non, sa détresse psychologique ne disparaît généralement pas ; bien au contraire, il arrive fréquemment qu’elle s’intensifie.
La responsabilité du détective privé dans sa relation avec le client
Il ne relève évidemment pas du champ de compétence du détective privé de mettre en place une relation psychothérapeutique avec son client. Il est toutefois fondamental de garder à l’esprit les manifestations et mécanismes psychologiques — tels que le déni, la projection, la répression, etc. — qui apparaissent dans le cadre du lien professionnel avec celui-ci, et, à défaut de les comprendre pleinement, d’au moins être en mesure de pressentir la phase éventuelle du processus de deuil dans laquelle se trouve le client à l’égard de la personne investiguée. En effet, le deuil ne survient pas uniquement à la suite du décès d’un proche (On Death and Dying d’Elisabeth Kübler-Ross), mais constitue plus largement un processus d’adaptation psychologique à une perte significative (de nombreux auteurs, issus de différents courants théoriques, ont abordé ce phénomène à la suite de Deuil et mélancolie de Sigmund Freud).
Il ne faut pas perdre de vue que, lorsqu’une personne soupçonne — à tort ou à raison — qu’une autre la trahit, on observe en arrière-plan une détérioration de la confiance interpersonnelle, laquelle constitue une condition sine qua non de toute relation libre et équilibrée. Cela signifie que le problème de fond ne se situe pas là où le détective privé observe les faits, mais dans les vécus, les expériences affectives et les apprentissages psychologiques du client, qui a besoin, ici et maintenant, de connaître la vérité afin de se « reconstruire » en tant que sujet.
Autrement dit, il n’appartient pas au détective d’approfondir les causes de la situation dans laquelle se trouve aujourd’hui son client, ni, a fortiori, de chercher à remédier à sa détresse psychologique. Sa mission consiste, en tenant compte de la dimension subjective du client, à lui apporter un élément objectif, un « fragment de vérité ». Car la vérité, si elle est souvent douloureuse et ne procure pas le bonheur, libère. Et la liberté est la faculté qui transforme un simple « être » en « être humain ».
C’est pourquoi, dans la relation avec le client, le détective privé porte une lourde responsabilité. Il ne s’agit pas seulement d’enquêter de manière optimale, mais aussi de « bien traiter » une personne traversant une période psychologiquement difficile. Se soucier du client et l’écouter activement, sans aucun jugement de valeur, n’est pas seulement important : c’est nécessaire.
L’écoute active comme pilier de la relation avec le client
En 1980, le psychologue humaniste américain Carl Rogers, dans son ouvrage Le développement de la personne, présenta l’approche centrée sur la personne et fit de l’écoute active l’un de ses piliers fondamentaux. Les réflexions issues de cet ouvrage ont ouvert la voie à de nombreux développements théoriques ultérieurs.
Rogers mit en évidence le besoin profondément humain d’être écouté. « Lorsque j’écoute réellement une personne, y compris ce que cela signifie pour elle à ce moment-là, en entendant non seulement les mots mais la personne elle-même, et lorsque je lui fais savoir que j’ai saisi son sens personnel, alors beaucoup de choses se produisent », souligne-t-il. À cet instant, selon Rogers, la personne écoutée éprouve un sentiment de libération et ouvre son monde intérieur à celui qui l’écoute.
Il rapporte ensuite sa propre expérience :
Je crois avoir été plus chanceux que la plupart, en rencontrant des personnes capables de m’entendre et, par conséquent, de me sauver du chaos de mes sentiments ; des personnes qui ont su saisir mon sens avec plus de profondeur que moi-même. Elles m’ont écouté sans me juger, sans poser de diagnostic, sans me mesurer ni m’évaluer. Elles se sont contentées d’écouter, de clarifier et de répondre à tous les niveaux auxquels je communiquais. Je peux témoigner que, lorsque l’on est psychologiquement en détresse et que quelqu’un parvient réellement à vous entendre sans juger, sans prendre la responsabilité à votre place et sans chercher à vous façonner, la sensation est merveilleuse.
Par ailleurs, l’écoute active permet également à celui qui écoute d’apprendre et de se transformer. « Lorsque je parviens réellement à écouter quelqu’un, cela m’enrichit et me met en relation avec lui », écrit Rogers, ajoutant : « C’est en écoutant les gens que j’ai appris tout ce que je sais sur l’individu, la personnalité et les relations interpersonnelles. »
Dans le cadre de la relation confidentielle avec le client, le détective privé a accès à des émotions, des sentiments, des pensées et des faits personnels parfois très intimes. Dans ce contexte, l’écoute active joue un rôle essentiel, tant pour répondre au besoin psychologique du client que pour permettre au professionnel d’approfondir sa compréhension humaine.
On n’écoute pas toujours suffisamment ni suffisamment bien. Mais il est préférable que l’éventuelle défaillance soit due à un manque de discernement professionnel plutôt qu’à un manque de sensibilité.
Quand le détective privé « ne doit pas écouter »
Les détectives privés reçoivent des demandes très diverses, émanant de personnes de tous horizons. Certaines de ces demandes ne sont pas recevables parce qu’elles sont illégales, d’autres parce qu’elles sont matériellement irréalisables.
Il convient également de souligner que ces professionnels sont fréquemment contactés par des personnes présentant des troubles psychologiques graves, c’est-à-dire des tableaux cliniques qui, selon la littérature spécialisée — et notamment la psychopathologie —, dépassent le champ des névroses pour entrer pleinement dans celui des psychoses (DSM-5-TR de l’American Psychiatric Association ; Manuel de psychiatrie d’Henry Ey, Paul Bernard et Charles Brisset). Certaines de ces personnes atteintes de troubles psychotiques vivent, malheureusement, dans un état de profond désarroi, alimenté par des idées délirantes de persécution, et présentent un contact altéré avec la réalité. C’est ce qui les rend enclines à vouloir faire investiguer des « faits » qui ne sont, en réalité, que le produit de leurs propres constructions internes.
À leur égard, en tant qu’enquêteur privé, il est préférable de « ne pas les écouter ». Cette expression, volontairement non littérale et délibérément placée entre guillemets, signifie que, bien qu’en tant que personnes elles soient dignes d’être écoutées et respectées, il est important de leur indiquer clairement que le service d’enquête sollicité ne permet pas de leur venir en aide.
Il serait souhaitable que le détective privé soit capable de les identifier avant d’établir une relation contractuelle. Si, par exemple, la demande et le discours de l’interlocuteur apparaissent incohérents ou incompréhensibles, un « signal d’alerte » devrait se déclencher automatiquement. Toutefois, le délire n’est pas toujours aussi évident, notamment lorsqu’il repose sur une élaboration intellectuelle sophistiquée et apparemment organisée.
Une fois ces situations identifiées, et conformément au code de déontologie, la seule réponse appropriée consiste à refuser poliment la mission, car aucune preuve ne serait en mesure ni d’apaiser ces personnes ni de les ramener à la raison. C’est dans des cadres cliniques qu’ils pourront être le mieux pris en charge.
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